Pour la première fois dans Version Standard, notre épisode est consacré à une chanson des Beatles. Mais ce ne sera sans doute pas la dernière fois, car ce groupe mythique n’a pas fini de passionner les musiciens. Leurs compositions fournissent le matériau parfait pour des reprises : des mélodies simples et efficaces, des arrangements simples et ambitieux à la fois, qui se prêtent parfaitement à des reprises dans tous les genres.

Nombreux sont les jazzmen à citer les Beatles dans leurs influences. On pourrait faire une série entière sur leurs standards. Il fallait bien commencer quelque part, et j’ai choisi And I Love Her, une très belle ballade teintée d’un romantisme faussement détachée.

C’est une ballade composée par Paul McCartney, en 1964, et c’est George Harrington qui a ajouté ce fameux riff de quatre notes qui a beaucoup joué dans le succès de la chanson. Leur version originale est caractérisée par une fausse simplicité, elle exprime une passion timide, faussement détachée mais pleine de finesse.

Si elle paraît évidente à l’écoute, la construction comprend pourtant une transposition très particulière, la chanson glisse naturellement vers le demi-ton du dessus pendant le solo de guitare. La performance vocale très sobre de Paul McCartney laisse une grande liberté pour d’autres interprètes, qui peuvent alors donner une toute autre dimension à And I Love Her.

Toutes les versions de l'episode

The Beatles A Hard Day's Night

The Beatles
A Hard Day's Night (1964)

Esther Phillips And I Love Him

Esther Phillips
And I Love Him (1965)

Bobby Womack Understanding

Bobby Womack
Understanding (1972)

Smokey Robinson Miracles What Love Has joined Together album

Smokey Robinson & The Miracles
What Love Has…Joined Together (1970)

Sarah Vaughan Songs Of The Beatles

Sarah Vaughan
Songs of the Beatles (1981)

Brad Mehldau Blues and Ballads

Brad Mehldau
Blues And Ballads (2016)

Ecoutez la playlist complète de l’épisode et des versions bonus depuis n’importe quelle plateforme de streaming :

Retranscription complete de l’episode : And I Love Her

Bonjour à toutes et à tous. Ça ne vous aura sans doute pas échappé, cet épisode s’est fait attendre… C’est vrai que les derniers mois ont été plutôt intenses, et j’ai malheureusement manqué de temps pour m’occuper du podcast. Après cette longue absence, je vais essayer de reprendre la production, mais malheureusement je ne peux pas vraiment m’engager sur la régularité du podcast.  Alors à l’avenir il se peut que la fréquence de publication soit plus… jazzy, c’est-à-dire pas vraiment régulière, mais toujours dans les temps.

J’ai reçu de nombreux messages de personnes qui s’inquiétaient de voir le podcast inactif. Ça m’a surpris mais ça m’a aussi fait extrêmement plaisir, et je suis très heureux de pouvoir vous proposer un nouvel épisode aujourd’hui. Merci à vous !

Au programme aujourd’hui, pour la première depuis le début de l’émission, notre standard du jour a été composé par un groupe de Rock’n’Roll, et pas des moindres, puisque nous allons aujourd’hui nous pencher sur une chanson des Beatles, la très jolie ballade intitulée And I Love Her.

*Générique*

On pourrait consacrer un podcast entier aux standards des Beatles, tant leur musique a inspiré des musiciens de tous les horizons. On retrouve des reprises de leurs compositions dans beaucoup de discographies très variées. Il faut dire que John Lennon et Paul McCartney ont le sens de la composition : leurs mélodies sont excessivement simples, mais elles fonctionnent parfaitement dans toutes les situations, il ne vous suffit que de quelques notes pour les identifier.

Les compositions des Beatles représentent un matériau idéal pour les jazzmen : une mélodie efficace, des harmonies épurées mais aussi parfois des arrangements ambitieux qui réservent bien des surprises. Il y aurait énormément de morceaux à étudier, et il fallait bien commencer quelque part. Alors pour cet épisode, j’ai décidé de me pencher sur And I Love Her. C’est loin d’être leur thème le plus connu, il a pourtant été beaucoup repris.

C’est une version de Brad Mehldau qui a attiré mon attention, c’est sa version qui m’a donné envie d’en savoir plus sur ce morceau. Comme d’habitude nous écouterons ensemble six versions du morceau et on va commencer évidemment par la version originale: celle des Beatles, enregistrée au studio Abbey Road à Londres en 1964.

  1. The Beatles – A Hard Day’s Night (1964)

La composition d’And I Love Her est créditée à Paul McCartney et John Lehnon, mais l’on sait que c’est Paul McCartney qui en est le principal auteur, on reconnaît déjà   son imaginaire musical, une sorte de flegme lyrique bien à lui.

La version que nous venons d’écouter n’est pas exactement celle qui circule aujourd’hui. Dans les dernières rééditions des albums des Beatles, sa voix est intégralement doublée avec la technique de l’overdub, c’est-à-dire que Paul a enregistré une deuxième fois sa propre voix. Ce doublage lui donne un effet onirique, un son très reconnaissable des Beatles. Mais j’ai préféré vous faire découvrir cette version, avec la voix « naturelle » du jeune Paul McCartney que j’ai retrouvé dans la version américaine de leur album « Something New ».

La production de cette chanson a nécessité deux sessions au Studio Abbey Road. Les Beatles et leur producteur, Georges Martin, s’y sont retrouvé les 25 et 26 février 1964. Quand Paul McCartney propose sa composition, ils tentent d’abord de l’enregistrer dans leur formation classique : Paul au chant et à la basse, John Lehnon et George Harrison avec leurs guitares électriques et Ringo Starr à la batterie. Ils réalisent deux premières prises. La première doit s’interrompre car le groupe est déconcentré par des blagues de John Lehnon. La deuxième prise est réussie, mais George Martin n’est pas totalement satisfait, il manque quelque chose. Pendant le deuxième jour d’enregistrement, Ringo Starr remplace sa batterie pour des claves et des bongos, mais ce n’est toujours pas ça. Paul et John sentent qu’il ne joue pas le morceau de la bonne façon. Alors ils choisissent de faire la chose la plus anglaise qui soit et profitent d’une pause autour d’une bonne tasse de thé pour composer le pont : 8 mesures supplémentaires qui vont donner tout le sens à la chanson. Ils ralentissent le tempo, et George Harrison opte pour une guitare classique qui donne une sonorité plus douce à la chanson.

On recense en tout 21 prises de ce morceau, aux termes desquelles ils tiennent enfin la version définitive d’And I Love Her. Et avant de passer maintenant à d’autres versions, j’attire votre attention sur le riff d’introduction du morceau, ces quatre notes que l’on entend dès le début et qui rythment les phrases du couplet. Il a été ajouté par George Harrison. Vous allez l’entendre au fur et à mesure de l’émission, ce riff va prendre des tonalités très riches, c’est très intéressant d’entendre les choix des interprètes de l’effacer ou au contraire de le mettre au premier plan.

Et dans la prochaine version, ce riff est d’une importance capitale. Les premières mesures de la version de Bobby Womack livrent aux beatmakers un sample rêvé : un riff efficace, une guitare chaleureuse, un magnifique orgue hammond et une voix de velours. Le site WhoSampled recense pas moins de 21 morceaux qui ont réutilisé la version de Bobby Womack, enregistrée en 1972 pour son album « Understanding »

  1. Bobby Womack – Understanding (1972)
  2. Sarah Vaughan – Songs of the Beatles (1981)

Pour son label Atlantic, Sarah Vaughan a enregistré les plus belles chansons des Beatles. Les arrangements de ce disque ne sont pas toujours de très bon goût, mais sur ce morceau ils contiennent vraiment des propositions originales. Et surtout, Sarah Vaughan a l’air au top de sa forme, alors qu’elle a déjà une longue carrière derrière elle. L’album date de 1981, mais le début de sa carrière remonte aux années 40.  A ses débuts sur scène, elle est pianiste accompagnatrice. Elle se retrouve ensuite à faire la première partie d’Ella Fitzgerald, avant de se faire remarquer aux côtés de Charlie Parker et Dizzy Gillespie. A leurs côtés, elle apprend à chanter le le bebop comme personne. Le public l’a découvert notamment avec sa version de Night In Tunisia, j’en parlais dans l’épisode consacré à ce standard. Et donc après avoir entendu la version avec la voix un peu traînante de Paul McCartney, ça fait du bien d’entendre une véritable performance vocale.

Les deux versions que l’on vient d’écouter ont tendance à rajouter beaucoup d’éléments à la chanson. Mais je me demande ce que les Beatles pensaient de ces reprises. Car il me semble que tout le charme du morceau original repose justement sur cette fausse simplicité, cette passion toute en retenue. D’ailleurs, c’est toute l’importance du mot « And » dans le titre. Comme l’explique Paul McCartney, ce petit mot permet à lui seul d’exprimer cette fausse distance avec ses sentiments, comme si « oh et en fait ça me revient, je suis profondément amoureux ».

Alors on va reprendre avec une version qui fait hommage à cette simplicité, celle d’Esther Phillips. La chanteuse avec son grain de voix si particulier est la première à avoir chanté en version transposée, puisque sa version s’appelle « And I Love Him ».  Notez que le fameux riff est cette fois repris par une élégante flûte traversière.

  1. Esther Phillips – And I Love Him (1965)
  2. Smokey Robinson & The Miracles – What Love Has…Joined Together (1970)

Smokey Robinson & The Miracles signe une sublime version de la ballade des Beatles. Dans leur album de 1970, ils reprennent six ballades en version longue, une magnifique mélopée menée d’une main de maître par les artisans de la Motown de la grande époque. Sensualité, élégance, groove, finesse, pour moi tous les ingrédients sont réunis pour conclure cet épisode en beauté.

Enfin, pas tout à fait il me reste une version à vous faire découvrir, et en plus c’est ma préférée. Mais peut-être que vous avez eu un autre coup de cœur au cœur de cette émission. Dans ce cas n’hésitez pas à me le dire, à partager votre version préférée sur les réseaux sociaux, à m’envoyer vos questions sur Twitter / Facebook ou Instagram, Version Standard est partout sur le web, même sur VersionStandard.fr où vous pourrez retrouver tous les épisodes, les informations sur chaque morceau, les playlists de l’émission et des playlists bonus. Enfin, n’hésitez pas à vous abonner à Version Standard et si vous êtes sur iTunes à déposer un avis avec quelques étoiles.

Nous allons donc terminer avec la version qui m’a amené à choisir And I Love Her pour cet épisode, la version de Brad Mehldau en trio. Il en avait enregistré une version en piano solo, et quelques années plus tard il l’a aussi enregistré en trio dans son album « Blues And Ballads » sorti en 2016. Cette longue version de presque 10 minutes est une belle méditation qui tourne presque exclusivement sur le fameux riff de 4 notes de la chanson. Personnellement je trouve que c’est lui qui le met le mieux en valeur. C’est avec cette version que l’on perçoit à quelle point cette mélodie est parfaite, d’une simplicité frappante et désarmante. Il expose le thème avant d’étirer ce riff dans tous les sens, en jouant avec les transpositions au demi-ton comme si c’est lui qui l’avait écrite. Je sais que vous avez déjà beaucoup entendu Brad Mehldau dans cette émission, je ne peux plus cacher mon admiration pour ce pianiste. Je suis d’ailleurs allé le voir en concert l’été dernier, il donnait la première mondiale du premier concerto qu’il a composé. C’était une très belle expérience, que j’ai raconté dans un article que vous pouvez lire sur le tout VersionStandard.fr si cela vous intéresse.

Merci pour votre écoute, je vous quitte en musique et je vous donne rendez-vous pour le prochain épisode, à bientôt !

  1. Brad Mehldau Trio – Blues And Ballads (2016)