Stella By Starlight

Les origines des standards sont parfois bien mystérieuses. Saviez-vous que la douce mélodie de Stella By Starlight venait d’un film d’horreur ? Ce thème a été composé en 1944 pour le film « The Uninvited« . C’est une sérénade romantique qui est parfois contaminée par des sonorités lugubres dans ce film d’épouvante…

Mais dans le monde de la musique, ce thème aussi a été transformé et récupéré de nombreuses fois ! D’abord par Harry James et son orchestre, puis par Frank Sinatra deux mois plus tard. Ils chantent des paroles qui ont été ajoutées à la demande des promoteurs du film, qui comprennent bien que cette mélodie pourrait devenir un hit si elle était une chanson. Et c’est le cas, même si au fur et à mesure des années on entend énormément de versions instrumentales.

Stella By Starlight est le standard par excellence. Si vous avez déjà été à une Jam Session, ces réunions où les Jazzmen jouent ensemble sur un répertoire non préparé à l’avance, il est très fréquent que quelqu’un propose ce thème si facile à retenir et à apprivoiser. Ils sont nombreux à avoir été séduit par la magie de cette mélodie, et vous entendrez dans cet épisode quelques unes des très bonnes versions qui ont été enregistrées.

Je vous souhaite une belle écoute de cet épisode. Abonnez-vous au podcast pour ne rien manquer des prochains et n’hésitez pas à déposer cinq étoiles sur la page du podcast sur iTunes.

La playlist de l’emission :
  1. Victor Young – Extrait du film « The Uninvited », 1944
  2. Chet Baker – Stella By Starlight (1964)
  3. Ray Charles – …Dedicated To You (1961)
  4. Anita O’Day – Waiter, Make Mine Blues (1960)
  5. Martial Solal – At Newport 63’ (1963)
  6. Robert Glasper – Covered (The Robert Glasper Trio Recorded live at Capitol Studios) (2014)

Vous pouvez réécouter la playlist avec des versions bonus sur Soundsgood :

 

Retranscription de l’episode 16 : Stella By Starlight

Bonjour à toutes et à tous, merci d’écouter ce nouvel épisode de Version Standard. Chaque grand classique du jazz qui est traité dans ce podcast est un gigantesque carrefour où se croisent des artistes, des époques, des styles et de nombreuses histoires. Les standards sont parfois centenaires et ils ont vécus plusieurs vies, en ayant été rendus immortels à de très nombreuses reprises.

Aujourd’hui notre standard du jour s’appelle Stella By Starlight, la belle Stella à la lumières des étoiles. D’où vient cette mélodie si belle, si accommodante, si personnalisable ? Avant d’envahir les clubs de Jazz, Stella By Starlight a été composée pour un film de 1944, un thriller d’épouvante romantique et fantastique. Ce film, c’est « The Uninvited », traduit en français par « La Falaise mystérieuse ».

 

 

On y suit l’histoire d’un jeune couple qui emménage dans une vieille maison perchée en haut d’une falaise des Cornouailles britanniques. Très vite, un climat de plus en plus inquiétant s’y fait ressentir. Pourtant, leur installation dans cette ancienne maison familiale se déroule à merveille. Le nouveau propriétaire y installe un piano, et à la tombée de la nuit, il compose une sérénade à Stella… Voici l’extrait du film où apparaît pour la toute première fois Stella By Starlight, un thème composé par Victor Young. D’abord très romantique, la chanson prendra bientôt des sonorités lugubres…

  1. Version originale du film The Uninvited de 1944

Face à Stella, son courtisant nommé Roderick Fitzgerald lui joue un morceau qu’il prétend composer en direct, tout inspiré qu’il est par le romantisme du moment. Et puis soudain à l’écran, on voit l’image s’assombrir, un souffle mystérieux fait trembler la lumière des bougies, et les violons commencent à glisser des tonalités sinistres… Surprise, Stella s’écrie : « mais pourquoi est-ce que cela devient si triste tout d’un coup ? ». Il lui répond alors : « Je ne sais pas, c’est sorti comme ça… »

Dans le film, ce retournement harmonique est en fait la première manifestation des esprits qui hantent la maison. Dans cette scène, on voit le compositeur produire une mélodie parfaitement en accord avec les éléments qui l’entourent, ses sentiments pour cette femme et la lumière des étoiles. Et puis d’un seul coup, sa composition lui échappe. Comme par magie, elle se métamorphose, des instruments viennent s’ajouter et supplanter le piano, et l’histoire n’est plus tout à fait la même… Et c’est en fait assez symbolique de ce qui arrive à chaque musicien qui voit sa composition devenir un standard. Elle lui échappe, pour le meilleur et parfois pour le pire …

J’ai choisi les versions de cette semaine parmi énormément de propositions, car ils sont nombreux à avoir tenté s’emparer de la magie de Stella By Starlight. Le premier a été Harry James, le célèbre trompettiste a ajouté une pincée de Jazz à la chanson, avec des arrangements pour cuivres, mais il a conservé les violons et la bipolarité de la chanson, entre romantisme et tragédie. Deux mois plus tard, il est suivi par Frank Sinatra. On l’a suffisamment entendu dans Version Standard, alors j’ai voulu vous faire écouter Chet Baker. Je vous ai longuement parlé de sa carrière dans l’épisode précédent consacré à My Funny Valentine. Chet Baker a joué plusieurs fois Stella By Starlight dans sa carrière. Cette version date de 1964, il l’adapte selon les normes du Jazz Cool à la West Coast. Stella By Starlight n’est plus aussi romantique, mais elle bien moins inquiétante lorsque Chet Baker la fait swinguer :

  1. Chet Baker – Stella By Starlight (1964)
  2. Ray Charles – …Dedicated To You (1961)

C’était Ray Charles et sa célèbre adaptation de Stella By Starlight, la première version vocale de l’émission. Aujourd’hui il semble que Stella By Starlight ait davantage été reprise par des instrumentistes, qui jouent de sa grande élasticité pour en faire un peu ce qu’ils veulent, on l’a vu avec Chet Baker. Ray Charles reste assez proche de l’esprit original de la chanson, qui d’ailleurs a été légèrement poli par les paroles. Elles ont été rajoutées peu après la sortie du film, parce que les promoteurs avaient bien réalisés que le thème du film avait plus de chances d’être un hit s’il était une chanson. Mais ça a été un peu compliqué d’écrire le texte car à cause du film, la chanson avait déjà un titre, autour duquel Ned Washington a dû broder. Les paroles ne sont d’ailleurs pas très complexes, c’est d’abord la sonorité qui a été travaillée pour donner quelque chose d’harmonieux à entendre.

Anita O'Day - Waiter Make Mine BluesComme cette chanson d’amour est adressée, à une femme, il y a une archi-domination des hommes dans cette playlist. Mais j’ai quand même trouvé une version d’une voix féminine, avec l’enregistrement d’Anita O’Day. Elle a commencé à chanter dans les années 40 en tant que pot de fleur pour un orchestre d’un musicien connu, avant de lui voler complètement la vedette. Elle, la jeune femme au style si particulier, a conquis le public en se distinguant de ses collègues chanteuses de l’époque, aux voix si lisses et ennuyeuses. Elle avait un swing acéré, une voix très particulière parfois à la limite d’être fausse, et elle savait improviser comme personne. Voici la version de Stella By Starligth d’Anita O’Day, celle qui n’a jamais eu peur d’avoir du style.

  1. Anita O’Day – Waiter, Make Mine Blues (1960)
  2. Martial Solal – At Newport 63’ (1963)

C’était le pianiste Martial Solal, un géant du Jazz qui s’amuse inlassablement à reprendre les standards. Il a une carrière longue comme le bras, il donne encore des concerts aujourd’hui à l’âge de 90 ans, et il joue du piano depuis qu’il a six ans ! Je vous laisse faire le calcul, ça lui a laissé le temps de marquer l’Histoire de la musique. D’ailleurs, sur la pochette du concert que l’on vient d’entendre, enregistré au festival de Newport en 1963, on peut lire « Martial Solal, le plus grand pianiste européen ! ».

Né en 1927 en Algérie (qui était encore française à l’époque), Martial Solal est parti à Paris en 1950 pour accompagner au piano Dizzy Gillespie, Stéphane Grappelli ou encore Django Reinhardt. S’il a longtemps joué en Big Band, il a désormais tendance à privilégier les formations plus intimistes, qui lui laissent toute la liberté dont il a besoin pour sortir des grilles harmoniques et bousculer les structures. J’ai eu la chance de le voir en concert aux côtés du mythique saxophoniste Dave Liebman. C’était incroyable de voir ces deux dinosaures du Jazz parvenir à explorer de nouveaux territoires à partir de morceaux qu’ils ont pourtant déjà joué des millions de fois.

Ils m’ont déjà donné quelques idées pour les prochains thèmes de Version Standard, mais vous le savez, je suis ouvert aux propositions. Alors s’il y a un morceau ou un artiste que vous avez envie d’entendre dans ce podcast, vous pouvez me le dire par message. Vous trouverez facilement mon contact sur VersionStandard.fr, ou sur Facebook et Twitter. N’hésitez pas à vous abonner pour ne pas rater les prochains épisodes.

Merci d’avoir écouté l’émission, je vous laisse maintenant avec une dernière version, enregistrée en live en 2014 par le trio de Robert Glasper. Ce pianiste a l’habitude de mêler le Jazz à d’autres inspirations venues du Funk, du Hip-hop ou de l’électro, mais ici en trio il fait son retour aux sources avec une formation plus « classique », entre guillemets. Car si le format Piano-Batterie-Contrebasse n’est pas très surprenant, l’arrangement ne l’est pas moins. Robert Glasper a ce réflexe de producteur de prendre un petit morceau du thème et de le jouer en boucle, il ne garde que ce qui l’intéresse. La basse et la batterie viennent ensuite ajouter la rythmique, on croirait finalement entendre du sampling en version acoustique. Le morceau est ensuite basé sur une seule séquence de Stella By Starlight, développée à l’infini par l’inventivité du trio de Robert Glasper.

Je vous laisse avec cette dernière version et je vous donne rendez-vous pour le prochain épisode. C’était Version Standard, à très bientôt.

  1. Robert Glasper – Covered (The Robert Glasper Trio Recorded live at Capitol Studios) (2014)

 

Stella By Starlight
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