(Jazz a la Villette) Episode 1 : Brad Mehldau

Brad Mehldau Jazz à la Villette

L’édition 2018 du Festival Jazz à la Villette vient de se terminer. A cette occasion, je vous propose de revenir sur trois temps forts du festival, trois concerts magnifiques qui ont marqué les esprits. A commencer par un concert de gala : la première mondiale du 1er concerto composé par Brad Mehldau.

Les concerts du pianiste américain en France sont assez rares pour constituer des événements. Mais l’affiche de cette soirée avait une saveur particulière : pour la toute première fois au monde, nous allions être témoins de la première représentation du concerto de Brad Mehldau. Fort d’une formation classique de haut vol, il n’est pas étonnant de voir le pianiste prendre cette direction. Son album précédent était d’ailleurs un projet ambitieux qui mêlait interprétations et improvisations autour de la musique de Bach.

Le jeune Brad Mehldau ne jurait que par la musique classique : Bach, Beethoven, Strauss, Stravinsky… Et puis la légende raconte que c’est en camp de vacances qu’il découvre le Jazz en écoutant la cassette de My Favorite Things de John Coltrane. Dès lors sa vie change, et sa musique se développe en mêlant toutes ces inspirations. Si Brad Mehldau joue du Bach, il peut tout aussi bien réarranger Radiohead ou les Beatles.

Ce soir là, dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, le maestro est très attendu. Mais avant d’interpréter son concerto avec l’Orchestre national d’Ile-de-France, il ouvre le concert avec une de ces « traditionnelles » séances de piano solo. Lorsqu’il entre enfin sur scène, il s’installe très sobrement derrière le clavier, comme à son habitude, tel un concertiste classique. Et dès les premières notes, on sent que les frontières entre le jazz, l’improvisation et la musique classique vont être bousculées tout au long de la soirée.

Une brillante lecon de piano solo

Brad Mehldau est un musicien fascinant. Chaque morceau a des airs de méditation, où l’on est invité à suivre ses réflexions. Et il nous emmène très loin, chaque phrase en appelle une autre, chaque accord laisse entendre une multitude de directions différentes. La maîtrise de son art nous laisse à penser que Brad Mehldau évolue parfaitement librement dans une arborescence musicale où lui seul a parfaitement conscience de chacune des milliards de possibilité qu’il croise sur sa route. Ses improvisations sont des milliards de connexions établies entre des notes, des rythmes, des harmonies différentes. Chaque phrase semble être une citation de quelque chose, mais tout semble incroyablement neuf. Et malgré la complexité de sa musique, l’ensemble reste parfaitement cohérent et harmonieux, tout en nous propulsant sans cesse dans des directions radicalement opposées.

Passé une petite heure, Brad Mehldau jette un œil à son téléphone posé à côté du clavier. Retour à la réalité : pendant que nous voyagions avec lui, nous en aurions presque oublié que le compositeur avait peut-être d’autres choses en tête. S’ajoute à la virtuosité de sa performance un nouveau mérite, le maestro nous honore d’un piano solo quand bien même il doit interpréter pour la première fois sa complexe partition.  La beauté de cette première partie est également très bien mise en valeur par le lieu. Le piano n’est pas sonorisé, toute la salle profite d’un son purement acoustique, si bien que l’on a réellement l’impression d’avoir un accès direct à sa musique.

Brad Mehldau improvise comme il compose a moins que ce ne soit l’inverse ?

Pendant l’entracte, tandis que l’orchestre s’installe et s’accorde selon le protocole habituel, la curiosité grandit dans la grande salle de la Philharmonie. Quel type d’œuvre va bien pouvoir nous proposer le cerveau de celui que tous considéraient comme un jazzman ? Quelles surprises nous réserve sa composition ? Le chef d’orchestre entre sur scène, et nous laisse applaudir le soliste et compositeur, qui se repositionne derrière son clavier. Et la magie de la première partie reprend. Sauf que l’orchestre est aussi au service du musicien pour démultiplier le champ des possibles. Il est très difficile de décrire avec des mots ce qui relève de l’ineffable. L’œuvre de Brad Mehldau est très contemporaine. Si l’orchestre s’embarque parfois dans des envolées lyriques, il participe le plus souvent à de mystérieux questions-réponses, entre les flûtes, les violons et le piano. Très contemporaine, la partition convoque les instruments très loin de leur registre habituel.

A la fin du premier mouvement, le public peut-être peu habitué à ce type de concert « classique », applaudit longuement. Le chef d’orchestre accueille bien volontiers cette ovation, avant de reprendre la partition. Et la musique de Brad Mehldau continue d’être à la fois extrêmement déroutante et tout à fait cohérente à la fois. On comprend également que cette première partie en piano solo était une parfaite introduction à la composition. On se laisse emporter et dépasser par un projet de recherche musicale aussi ambitieux.

Une ode a la musique savante

Tout au long du concert, on oublie bien vite la frontière entre Jazz et classique, car Brad Mehldau a choisi de ne pas choisir : il explore sans limites la musique savante, au sens large du terme, en introduisant l’audace dans le conventionnel et en se laissant aller à des élans lyriques. En l’écoutant dérouler ses propres partitions, on en vient à se demander si Brad Mehldau n’a pas composé toute sa vie. On le sait maintenant bel et bien capable d’improviser comme il compose.

En février 2019, Brad Mehldau reviendra à la Philharmonie pour continuer à assouplir les frontières entre les genres musicaux. Il sera accompagné par le ténor Ian Bostridge pour interpréter une nouvelle fois ses compositions. Brad Mehldau n’a pas fini de nous surprendre, et l’originalité de ses derniers projets laissent à penser que nous sommes témoins d’un chapitre déterminant de la musique contemporaine.

 

Pour aller plus loin

Télérama : Brad Mehldau, entre Bach et Coltrane, son cœur balance

Essai de Brad Mehldau : Wisdom in Music

Regardez le précédent concert de Brad Mehldau à la Philharmonie :

 

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